Manières d’être vivant / Partie 2 (extraits)

Dans la langue d’un peuple sibérien de chasseurs, le mot “chance” se dit “silence de la forêt”. Demain nous ferons moins de bruit. 

Une biche est au bord d’un précipice avec son faon, un loup apparaît. Si elle ne disposait que d’un réflexe de fuite, une réaction automatique, elle risquerait de sauter ; mais elle dispose d’un parlement d’émotions pour composer la crainte du loup et le risque du vide, l’attachement à l’enfant et le goût de la vie, elle dispose pour guide du sel du vécu : les émotions ambiguës. 

La fonction d’un organe est certes son effet sélectionné, mais sélectionné quand? Ce caractère a peut-être des millions d’années, il a pu connaître différentes phases de sélection successives, hétérogènes, voire contradictoires : laquelle est la bonne ou la vraie? Les dinosaures coureurs avaient des plumes des millions d’années avant qu’ils puissent voler. Elles leur servaient à réguler leur température et à la parade. Dira-t-on que la fonction des plumes est le vol? Souvent, en effet, on se contente de noter quel usage dominant est rempli aujourd’hui sous nos yeux par l’organe et on le projette dans le passé comme sa vérité. (…) La liberté du vivant, c’est que bruissent mille fonctions passées dans chaque organe, et qu’il est conséquemment disponible pour l’invention d’usages. (…) Comme d’habitude avec la vie, chacun fait ce qu’il veut de ce que l’évolution a fait de lui, chacun subvertit, détourne, et invente à partir de la richesse de ses héritages. 

Le hurlement chorus est un chant opaque, métaphorique, spectral, pour ne pas délivrer à une meute inconnue trop d’informations exploitables sur la composition et la taille de la meute. Pour sembler plus nombreuse, plus puissante, plus insaisissable. Pour se nimber d’incertitude. Pour agrandir son ombre. 

La synthèse de tous les savoir contemporains sur le loup, dirigée par des chercheurs qui y ont consacré leur vie, L. David Mech et Luigi Boitani, intitulée Wolves : Behavior, Ecology and Conservation. C’est un grimoire écrit petit, surchargé de savoir microscopiques et d’humilités. On y trouve des nuances de cet ordre : les loups mâles donnent de la voix à travers une octave, passant à une basse profonde avec un accent sur le o, tandis que les femelles produisent un baryton nasal modulé avec un accent sur le u. On y apprend que le hurlement se compose d’une fréquence fondamentale qui peut se situer entre 150 et 780 hertz et comprendre jusqu’à douze harmoniques. Quand je soulève ce livre, et sa masse d’informations infinitésimales, volontiers inutilisables, il pèse entre mes doigts comme la preuve émouvante de notre obsession emphatique envers les autres formes de vie : des milliers de pages, des vies entières vouées à comprendre un peu mieux d’autres manières d’être vivant. Les traités d’histoire naturelle sont chargés d’une portée politique inaperçue. Des grimoires diplomatiques compilant maladroitement les manières de comprendre comment vivent et se tissent à nous les cohabitants de la Terre. Et, de là, les égards ajustés à établir envers eux. Ils sont chargés aussi d’une tonalité affective nouvelle : un désespoir de comprendre ces aliens familiers, d’y accéder, qui ressemble à l’obsession avec laquelle un amant transparent observe l’être aimé, beau d’être concentré sur une tâche, occupé à vivre, inaccessible – en un mot, c’est de l’amour interspécifique non partagé. 

Traduire l’intraduisible, c’est la tâche impossible et nécessaire du traducteur de poésie, parce qu’il faut bien perforer la barrière des significations des autres, et que l’altérité incompressible des formes de vie est aussi ténue qu’un duvet de mésange. 

Edgar Wind écrit : “Un grand symbole est l’opposé du Sphinx : il a encore plus de vie une fois l’énigme résolue”. Il en est de même pour les significations dans le vivant : une fois qu’on en a trouvé une, qu’on a résolu une énigme, il n’est pas désenchanté, mais plus vivant, parce qu’un peu de lumière rend visible les jeux possibles entre ce sens élucidé et tous les autres qui bruissent autour de lui. 

Ce qui est fascinant, c’est que la meute a ses propres logiques de déplacement. Leur trajectoire n’erre pas, elle file comme une lame de couteau. (…) Quand on est égaré en forêt, il est curieusement salvateur de trouver des traces de loups car, si les loups sont passés par là, cela indique que le chemin débouche sur quelque chose et va de manière optimale chevaucher les pistes humaines, nous ramener à la “civilisation”. (…) Je songe à un conte tanaina, des Amérindiens d’Alaska : ce conte conseille au marcheur égaré en forêt d’appeler le loup à l’aide pour retrouver son chemin. (…) Le grand danger ici est le salut là-bas. 

Les loups disposent de glandes autour de l’anus et entre les doigts, riches d’une potion dont ils enduisent leurs excréments, ou qu’ils frottent dans la terre (le gratis). Cette potion recèle une large palette d’informations pour un museau de loup : elle révèle l’identité de celui qui a marqué, la meute à laquelle il appartient, son régime actuel, sa disponibilité sexuelle, et jusqu’à son état émotionnel (son degré de stress par exemple). C’est en ce sens que c’est un blason ou un passeport biométrique érigé en blason. 

Mais comment est-ce possible, qu’un loup sauvage inconnu réponde à nos appels? Et simultanément : pourquoi pas? Nous sommes des vivants comme lui, partageant des puissances vocales et des problématiques vitales. Il est très loin, c’est saisissant : son hurlement dans le vent semble venir de l’ouest, plein ouest, sur la montagne d’en face, à plus de cinq kilomètres, peut-être même sur la crête suivante. Le son nous arrive dans le vent, comme un spectre, peu localisable, comme d’un autre monde, si loin, et pourtant perçant la malédiction de la distance. Son chant est long, mélodieux, interrogateur, presque lascif, on sent presque la joie de moduler la longe plainte, la joie de hurler, d’annuler la distance, d’aller à la vitesse du son, transcendant avec le corps les limites du corps. La joie de s’entendre et de se retrouver dans ce paysage nocturne, désolé, solitaire. Nous hurlons encore, le dialogue dure, il répond à chacun d’entre nous individuellement, quatre fois, cinq fois, puis, nous nous taisons ensemble. Je songe à cet aveu d’un chanteur lyrique, interprète des opéras les plus raffinés, entendu un jour à la radio : “Le chant… C’est ce qui me reste du loup”. 

Le vivant se sédiments temporellement comme la roche, mais la différence entre lui et elle, c’est que dans le vivant les couches d’ancestralité sont toutes simultanément disponibles à la surface, et se composent ensemble malgré leur ancienneté différente : dans l’acte d’écrire ces lignes, le pouce opposable offert par les primates il y a trois millions d’années s’allie à l’oeil-puits, que j’hérite d’un ancêtre du Cambrien (540 millions d’années), et les deux s’allient à l’écriture, technique apparue il y a quelque six mille ans. Les ancestralités animales sont comme des spectres qui vous hantent, en remontant à la surface du présent. Des spectres bienveillants, qui vous viennent en aide, qui font de vous un animal, animal total, métamorphe comme le dieu Pan, lorsque le besoin s’en fait sentir, pour inventer une solution inouïe au problème de vivre. 

Ils n’avaient pas répondu cette nuit, mais ils ont avancé à notre rencontre. Ils ont bien répondu en un sens, mais c’est ce sens qui est fascinant, car ils ont répondu sans répondre comme on l’attendait. Pas d’acte réflexe en réaction à un stimulus, pas d’instinct qui les condamne à hurler si on le déclenche : leur refus de répondre est aussi une réponse, c’est une réponse plus active encore, parce que c’est une retenue, la vertu inverse de la démesure féroce qu’on fantasme aux fauves. Puisqu’ils sont venus, le fait qu’ils n’ont pas répondu apparait bien comme une puissance d’affirmation existentielle : ce n’est pas qu’ils n’ont pas répondu parce qu’on a mal mimé, et pas réussi à activer leur réflexe de hurlement. C’est la manifestation chez eux d’une intériorité décisionnelle complexe. Ils imposent ce sentiment d’un acte affirmateur de leur part, d’autant plus qu’ils se soustraient à notre autorité. Et notre biais humain de maîtres de la terre nous amène à prendre d’autant plus au sérieux la consistance ontologique d’un autre qui se soustrait à notre appel. (…) Ils n’ont pas répondu vocalement, mais ils ont inventé une manière de répondre qui n’était pas commandé par notre appel : ils ont fait ce qu’ils voulaient de notre demande. Ils ont ainsi activé la forme la plus haute de dialogue, celle où l’on répond bien à celui qui interroge, mais en refusant la normativité de sa question, en en faisant autre chose. (…) Dialoguer sans subir la contrainte toujours latente dans une question : c’est comme si la meute reprenait mot pour mot à son compte la phrase que Nietzsche s’applique à lui-même dans Ecce Homo : “Je suis trop curieuse, trop incrédule, trop pétulante pour permettre que l’on me pose une question grosse comme le poing”. Quelle étrange émotion d’être l’objet de la curiosité d’un animal, qui vient vous voir depuis bien loin, dans la nuit, pour savoir qui vous êtes, alors même qu’il sait que vous n’êtes pas qui vous prétendez être, qu’il sait que vous n’êtes ni de la meute, ni même un loup : et pourtant, il enquête. Inversion nourrissante : être l’objet de l’enquête d’un fauve. 

« Manières d’être vivant », Baptiste Morizot, Actes Sud, coll. « Mondes sauvages », 2020

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