Manières d’être vivant / Partie 1 (extraits)

Mon amour de chevet du moment : “Manières d’être vivant” du philosophe Baptiste Morizot. Pour vous donner envie de le lire (peut-être…), voici quelques extraits de la première partie.

La crise écologique actuelle, plus qu’une crise des sociétés humaines d’un côté, ou des vivants de l’autre, est une crise de nos relations au vivant. C’est spectaculairement d’abord une crise de nos relations productives aux milieux vivants, visible dans la frénésie extractiviste et financiarisée de l’économie politique dominante. Mais c’est aussi une crise de nos relations collectives et existentielles, de nos branchements et affiliations aux vivants, qui commandent la question de leur importance, par lesquels ils sont de notre monde, ou hors de notre monde perceptif, affectif et politique. 

D’un certain point de vue, il est vrai que l’on a perdu une certaine sensibilité : l’urbanisation massive, le fait de ne pas vivre au quotidien au contact de formes de vies multiples, nous ont dépris des puissances de pistage – et j’entends le pistage dans un sens philosophiquement enrichi, comme la sensibilité et la disponibilité aux signes des autres formes de vie. (…) L’idée de “perte” de sensibilité est néanmoins ambiguë dans sa formulation même. Le malentendu de cette idée revient en effet à ce qu’elle semble receler quelque chose comme un primitivisme nostalgique, qui n’est pas pertinent dans cette affaire. Ce n’était pas forcément “mieux avant”, et il ne s’agit pas de revenir à des formes de vie dans les bois. Tout l’enjeu est précisément qu’il s’agit de les inventer. 

Les animaux ne sont pas seulement dignes d’une attention infantile ou morale : ils sont les cohabitants de la Terre avec qui nous partageons une ascendance, l’énigme d’être vivant, et la responsabilité de cohabiter décemment. Le mystère d’être un corps, un corps qui interprète et vit sa vie, est partagé par tout le vivant : c’est la condition vitale universelle, et c’est elle qui mérite d’appeler le sentiment d’appartenance le plus puissant. L’animal est ainsi un intercesseur privilégié avec l’énigme originelle, celle de notre manière d’être vivant : il manifeste une altérité complète, et en même temps il est assez proche de nous pour que mille formes de parallèles, de convergences, soient sensibles, avec les mammifères, les oiseaux, les pieuvres, jusqu’aux insectes. Ce sont eux qui permettent de reconstituer des chemins de sensibilité au vivant en général, précisément du fait de leur position liminaire, de leur intime altérité à notre égard. Ils nous permettent de sentir, par gradation, nos affiliations aux végétaux, aux bactéries, qui sont plus loin dans notre généalogie commune : des parents si étrangers qu’il est moins évident de se sentir vivants comme eux. Cela exige des passeurs : les animaux sont des intercesseurs dotés d’un tel pouvoir. 

Et pourtant, nous héritons d”une conception du monde qui a avili l’animal, elle est bien visible dans notre langue, qui cristallise des réflexes de pensées. (…) Ces rapports compliqués à l’animalité trouvent, en effet, une part de leur origine dans le monopole de l’anthropologie philosophique dualiste, qui court du judéo-christianisme jusqu’au freudisme. Cette conception occidentale pense l’animalité comme une bestialité intérieure que l’humain doit surmonter pour se “civiliser” ou, à l’opposé, comme une primarité plus pure dans laquelle il se ressource, retrouvant par là une sauvagerie plus authentique, libérée des normes sociales. Ces deux imaginaires semblent opposés, alors que rien n’est moins juste : le second n’est que le revers de l’autre, construit par réaction et opposition symétrique. 

Les animaux ne sont pas plus bestiaux que nous, pas plus qu’ils ne sont plus libres. Ils n’incarnent pas une sauvagerie débridée et féroce (c’est un mythe de domesticateur), pas plus qu’une innocence plus pure (c’est son envers réactif). Ils ne sont pas supérieures à l’humain en authenticité ou inférieurs en élévation : ils incarnent avant tout d’autres manières d’être vivant. 

Accepter notre identité de vivant, renouer avec notre animalité pensée ni comme primalité à surmonter, ni comme sauvagerie plus pure, mais comme héritage riche à recueillir et à moduler, c’est accepter notre destin commun avec le reste des vivants. 

L’enjeu, c’est que nos rapports au vivant actuels deviennent intolérables. Que l’idée de disparition des oiseaux des champs, des insectes européens, et plus largement, des autres formes de vie autour, par inaction, écofragmentation et extractivisme (ce stade obsessionnel de l’industrie extractive qui considère tout comme des ressources), nous devienne aussi intolérable que la monarchie de droit divin. Et ce en. Préparant des rencontres qui font entrer les vivants dans l’espace politique de ce qui mérite attention : c’est-à-dire qui appelle qu’on y soit attentif et attentionné. (…) Les arts de l’attention politique auront changé lorsque nous vivront le pillage de la vie océan, la crise des pollinisateurs, comme aussi intolérables que la monarchie de droit divin. Le mépris d’une part de l’agriculture industrielle à intrants envers la faune des sols comme aussi intolérable que l’interdiction de l’avortement. 

Le problème de notre crise écologique systémique, s’il veut être compris dans sa dimension la plus structurelle, est un problème d’habitat. (…) L’une des causes majeures de l’extinction actuelle de la biodiversité est l’écofragmentation. A savoir la fragmentation invisible des habitats des autres vivants, qui les détruit sans qu’on s’en rende compte, parce qu’on a fait passer nos routes, nos villes, nos industries, sur les chemins discrets et familiers qui assurent leur existence, leur prospérité durable comme populations. (…) La crise de notre manière d’habiter revient à refuser aux autres le statut d’habitants. L’enjeu est donc de repeupler, au sens philosophique de rendre visible que la myriade de formes de vie qui constituent nos milieux donateurs sont elles aussi, depuis toujours, non pas un décor pour nos tribulations humaines, mais les habitants de plein droit de ce monde. Parce qu’ils le FONT par leur présence. La micro faune des sols fait, littéralement, les forêts et les champs. Les forêts et la vie végétale des océans fabriquent l’air respirable qui nous accueille. Les pollinisateurs font, littéralement, ce que nous appelons, candides, le “printemps”, comme si c’était un cadeau de l’univers, ou du soleil : non, c’est leur action bourdonnante, invisible et planétaire, qui appelle chaque année au monde, à la sortie de l’hiver, les fleurs, les fruits, les dons de la terre, et leur retour immémorial. 

« Manières d’être vivant », Baptiste Morizot, Actes Sud, coll. « Mondes sauvages », 2020

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